Un courrier de la CNT (SUTE CNT 69-01) en réponse à notre article "Quelle stratégie syndicale"

lundi 12 janvier 2004

Le 7 janvier 2004

A SUD Education Ain Rhône Loire

Cher-e-s camarades,

Suite à la lecture du dernier numéro de votre journal académique « Itinéraires SUD » n°32, nous avons été particulièrement interpellés par l’article « SUD Education : quelle stratégie syndicale ? » qui nous est apparu, par certains passages, comme être une critique, voire une charge à peine masquée contre notre syndicat.
Ayant eu, ces derniers mois, à travailler et à lutter ensemble, bien souvent de façon positive, il nous est apparu comme important de vous adresser cette réponse fraternelle afin de vous faire part de nos remarques, insatisfactions et de soulever un certain nombre d’ambiguïtés comme de points qui font divergences entre nos deux organisations.

Nos remarques s’articulent essentiellement autour de deux axes :
1.sur la forme de votre texte et sa justification dans le contexte de sa publication
2.sur le fond de votre texte et une partie de votre argumentaire

1. Interrogations sur le sens général de votre texte

Nous nous sommes longuement demandé ce qui justifiait un tel article dans un contexte où, au plan local, nous avons engagé un travail commun tout comme mené un certain nombre de batailles ensemble qui nous ont même poussé à assumer au sein de l’intersyndicale éducation une certaine rupture avec les syndicats dits « représentatifs » notamment autour de l’action contre la précarité du 5 novembre dernier.

Que vous ayez la volonté de clarifier l’identité de SUD Education nous semble totalement légitime mais cela nous pose problème lorsque cette tentative de clarification semble passer par une volonté de rassurer ceux que vous appelez les « syndicats classiques » sur votre respectabilité comme sur vos volontés d’unité tout en vous distinguant des mauvais « radicaux », des irresponsables du « tout ou rien », des extrémistes (en l’occurrence les syndicalistes révolutionnaires et donc de la CNT).

De même on peut légitimement se demander si cette recherche de distinction entre « bons » et « mauvais » radicaux n’est pas aussi un appel du pied sur l’extérieur (non-syndiqué-e-s, personnes avec qui nous avons lutté, sympathisants...), une façon subtile de vouloir « tirer les marrons du feu » après plusieurs mois de lutte commune, alors que nous rentrons dans une période de repli. Lorsque nous intervenons sur un espace proche, il peut ne pas toujours être évident de rendre lisible sur l’extérieur ce qui nous différencie et donc d’expliquer pourquoi il vaut mieux rejoindre telle ou telle organisation sauf à tenter de marginaliser ses partenaires. Caricaturer les positions de la CNT et s’en servir de repoussoir peut être un moyen efficace pour valoriser et justifier une voie médiane au « radicalisme » dans un milieu professionnel où le consensus et la « mollesse » l’emportent bien souvent. Mais il conviendrait alors de définir un contenu à cette voie...

Dans un tel contexte, est-ce que « l’alliance » objective avec la CNT n’était qu’une tactique dans un moment de lutte où il était bon de doper son activisme et son poids face aux « gros mous » et qu’une fois les banderoles repliées il est bon de prendre ses distances avec les agités trop voyants (gênants ?), ayant en plus la prétention d’être révolutionnaires, et de retrouver la voie de la respectabilité et de la construction organisationnelle ?

2. remarques sur le fond du texte

Bien sûr, ces ressentis sur le sens général de votre texte résultent aussi d’un certain nombre de critiques qui, sous couvert du syndicalisme révolutionnaire, nous semblent directement, et bien souvent faussement adressées.

En effet, lorsque vous évoquez ce qui vous différencie des « syndicats révolutionnaires » (ce qui a au moins la clarté de vous positionner en dehors de toute dimension révolutionnaire) vous vous contentez de citer comme exemple la CNT suivie de trois petits points. Bien franchement, pourquoi se cacher derrière cette politesse des trois petits points pour donner l’illusion que nous ne sommes pas les seuls visés ? A qui pensez-vous d’autre derrière ces trois petits points ? A qui pensez-vous que vos lecteurs puissent penser lorsque l’on parle de syndicalisme révolutionnaire, en dehors de la CNT ? N’aurait-il pas été plus honnête de directement pointer la contradiction avec la CNT plutôt que de tenter de la faire passer entre les lignes ?

Le paragraphe « les excès du syndicalisme révolutionnaire » concentre en effet, un certain nombre d’attaques qui nous semblent directement dirigées. Parmi elles, celle qui nous semble la plus éhontée est celle prétendant que « ce qui fonde, principalement, notre différence avec les syndicats révolutionnaires (CNT...) » est le fait de construire « un syndicalisme de lutte mais surtout un syndicalisme de transformation sociale ». Comme quoi le syndicalisme révolutionnaire ne viserait pas à la transformation sociale ? Bien au contraire, la CNT, et le syndicalisme révolutionnaire dans son ensemble, ont toujours eu comme finalité de transformer profondément la société, en la changeant radicalement et globalement par la voie révolutionnaire tout comme en la modifiant au quotidien par l’amélioration de nos conditions de vie et de travail. C’est toute l’articulation entre revendication immédiate et revendication de rupture. La véritable question ne se pose pas dans l’existence ou non d’une volonté de transformation sociale mais réside dans la finalité de cette transformation. Est-ce que celle-ci se place dans une perspective de rupture avec le système d’oppression capitaliste et étatiste ou dans une perspective de réforme de ces institutions ? Lorsque vous affirmez vouloir « dépasser l’opposition entre le syndicalisme d’accompagnement et le syndicalisme révolutionnaire » c’est poser toute l’ambiguïté (le flou ?) de votre démarche. Par contre, nier notre volonté de « transformation sociale », c’est nier notre capacité à articuler des revendications concrètes visant des améliorations de notre quotidien dans le cadre du système avec une pratique et un projet révolutionnaire.
De plus, vous faites une réduction systématique de la CNT avec le syndicalisme révolutionnaire qui masque son héritage et sa dimension anarcho-syndicaliste pourtant porteuse d’une pratique de lutte (l’action directe), de « modes d’organisation sociale » (la démocratie directe dans tous les domaines de la société) et d’une finalité (un projet de société communiste libertaire). L’absence de référence à la dimension anarcho-syndicaliste de la CNT ne peut donc qu’amputer, réduire et déformer notre identité.

De même, si certains excès de syndicalistes révolutionnaires les ont poussés à envisager une société post-révolutionnaire intégralement prise en charge par les structures syndicales, il n’en a jamais été le cas en ce qui concerne la CNT. Notre vision est bien celle d’une autogestion généralisée de la société mais qui peut (qui doit) s’exprimer sous des formes multiples (syndicat, conseil ouvrier, collectif, comité de quartier, groupe spécifique...). L’exemple de l’expérience révolutionnaire espagnole est là pour en témoigner. Loin de nous, toute position avant-gardiste d’attribuer les conceptions léninistes du parti au syndicat.

Enfin, les remarques sur la participation ou non aux organismes de cogestion impliquent un profond débat qui ne peut se résoudre par la seule volonté de « transformer le système de l’intérieur ». Cette affirmation, pour nous bien naïve, ramène avec vigueur toute la question de savoir si c’est l’homme qui fait la fonction ou si c’est la fonction qui fait l’homme. L’analyse et la critique des permanents et des bureaucraties syndicales (pourtant composées de militant-e-s en chair et en os, bien souvent sincères au départ) tout comme de l’expérience des partis politique de gauche au pouvoir depuis un siècle nous donnent plus qu’une piste de réponse. De même en nous renvoyant la stérile et caricaturale formule du « tout ou rien » vous évacuez toute remarque sur la capacité de ces organismes à annihiler tout syndicalisme de lutte mais aussi de prise en charge collective des revendications par la spirale de la délégation de pouvoir et « l’engrenage de la cogestion » (que vous savez pourtant si bien décrire dans « l’action des syndicats classiques » mais dont vous seriez hors d’atteinte).

En conclusion, nous aurions pu faire fi de votre article et répondre indirectement sur le même mode dans notre bulletin Tartagueule à la récré en insistant sur les limites des stratégies syndicales dites seulement « alternatives ». Nous pouvions insister sur votre absence de dimension confédérale (le caractère distendu et fourre-tout du G10-Solidaire) alors que vous prônez bien souvent l’importance de l’interprofessionnel, l’absence de perspectives affichées sur le comment et le pourquoi de la transformation sociale (anticapitalisme ou seulement antilibéralisme ?), les reculs sur la dimension de classe du syndicalisme en acceptant de cohabiter avec des forces de répression étatiques (SUD-Intérieur et SUD-Douane), l’ambiguïté sur les dérives bureaucratiques (telle Annick Coupé qui après de nombreuses années de permanente à SUD-PTT, en remettant même les statuts en question, devient permanente du G10) et la participation aux organismes de cogestion, etc...
Néanmoins, nous avons préféré engager directement le débat avec vous, de façon fraternelle même si par moment le ton ou les remarques peuvent paraître durs, afin de préserver ce que nous avons fait ensemble et surtout ce que nous pouvons encore faire ensemble.

Il nous semble que prôner « un autre syndicalisme , l’outil d’un syndicalisme différent » ne peuvent pas être que des formules incantatoires mais doivent aussi se matérialiser, prendre vie par des positions concrètes afin d’ouvrir des perspectives au mouvement social dans un contexte de profonde mutation et recomposition de ses acteurs/trices. Chacune de nos organisations rencontre ses problèmes de croissance et d’affirmation mais aussi de rapport aux autres. Face à la nécessité de maintenir et de faire émerger un pôle de syndicalisme de lutte, un débat et des rapports sains entre nos deux organisations, en cherchant des convergences sans masquer ce qui nous différencie, sont plus que souhaitables. Mais le problème d’identité de SUD, qui nous semble bien souvent avoir le « cul entre deux chaises », ne se résoudra pas seulement en tapant sur les « gros mous » et les « petits durs », en cherchant à se créer un espace entre les deux au risque de devenir un « petit mou ». Il n’est pas possible de se définir seulement en contre, en n’avançant pas de perspectives en terme de pratique, de stratégie et de projet.
Au risque de « foncer tête baissée vers les mirages du prêt à penser révolutionnaire » nous pensons que l’action directe comme tactique, l’autonomie du mouvement social et la grève générale comme stratégie et un projet social anticapitaliste sont des bases pour les luttes d’aujourd’hui et de demain.

On en recause !

Salutations anarcho-syndicalistes
et syndicalistes révolutionnaires


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